Lettre à André Rouveyre
1952

Lettre à André Rouveyre
1952
Domaine | Dessin |
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Technique | Encre, crayon de couleur rouge, bleu sur papier à lettres Vidalon |
Dimensions | 27 x 20,8 cm |
Acquisition | Don de M. André Rouveyre, 1963 |
N° d'inventaire | AM 3142 D |
Informations détaillées
Artiste |
Henri Matisse
(1869, France - 1954, France) |
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Titre principal | Lettre à André Rouveyre |
Date de création | 1952 |
Domaine | Dessin |
Technique | Encre, crayon de couleur rouge, bleu sur papier à lettres Vidalon |
Dimensions | 27 x 20,8 cm |
Inscriptions | S.D.M. : Matisse 8/5 52 |
Acquisition | Don de M. André Rouveyre, 1963 |
Secteur de collection | Cabinet d'art graphique |
N° d'inventaire | AM 3142 D |
Analyse
Au moment où il envoie ces deux feuillets à André Rouveyre, Matisse est dans sa quatre-vingt-troisième année et vient d'entreprendre de grandes gouaches découpées parmi lesquelles La Piscine (The Museum of Modern Art, New York), La Tristesse du roi ou La Perruche et la sirène (Stedelijk Museum, Amsterdam). Ces œuvres à caractère monumental mobilisent toute l'énergie de l'artiste. Il s'en excuse auprès de Rouveyre dans une lettre d'octobre 1952: « Je pense réellement à toi assez souvent mais par courts moments. Il ne tient pas à de l'indifférence de ma part mais simplement à ce que je me sens pressé comme un voyageur qui prépare ses dernières valises, qui supprime par nécessité les échanges sentimentaux qu'il peut faire avec quelques vrais et rares amis (...) Je travaille toujours à des travaux importants tels que cartons de décoration murale à la gouache de 3 m X 8 m ou bien cartons de grandes céramiques de 3 m X 10 m. Je leur donne jusqu'à ma dernière bribe, sentant combien elles sont nécessaires »1. L'urgence de cet accomplissement ne trouve de suspens que dans les heures nocturnes durant lesquelles Matisse, solitaire, fait signe à ses proches. Mais ces feuillets ne peuvent être réduits aux détours anecdotiques de la biographie. Associant écriture, dessin et couleur, ils constituent aussi une sorte d'épilogue à l'œuvre graphique. Le principe d'une correspondance ornée était déjà ancien et s'accompagnait depuis 1943 d'enveloppes à motif à propos desquelles Matisse interrogeait Rouveyre : « Dis-moi si mes nouvelles enveloppes font scandale! »2. S'étant amusé à les confectionner en dérivatif à une période de repos forcé, il s'intéressa ainsi au crayon de couleur comme moyen d'expérimentation spécifique lui permettant de colorer directement dans le dessin. Pierre Schneider insiste sur cette conjonction de la recherche de l'artiste, qui, appliquant cette découverte à l'illustration des poèmes de Charles d'Orléans3, semble en transposer simultanément la solution dans les papiers découpés, dessinés « à vif dans la couleur »4.
Dans la lettre du 8 mai 1952, l'écriture domine dans la forme calligraphique cursive que Matisse avait développée avec les lettrines des ouvrages publiés dans les années quarante et particulièrement mis en valeur dans l'édition de Jazz ,où la page manuscrite venait équilibrer les couleurs vives des gouaches. Ici le texte se trouve articulé à un petit autoportrait caricatural, tracé de la même encre, qu'enguirlande un motif floral en bleu et rouge. Un style linéaire identique est utilisé pour le texte et le dessin composant un entrelacs complexe de signes.
Dans le second feuillet, daté du 17 juillet 19525, les registres graphique- chromatique et scriptural sont inversés : le dessin ityphalle, en rouge et bleu, presque abstrait, qui traverse la page, met en marge le texte, une brève dédicace exclamative que renforce le jeu des majuscules. Le caractère proclamatoire du texte et le sujet du dessin rattachent les propos épistolaires des deux amis aux rituels et joutes orales, poétiques, érotiques, humoristiques communs aux anciens de l'atelier Gustave Moreau. Conversations de potaches devenus patriarches ? Certainement doit-on aussi y voir la métaphore de l'arabesque, devenue ici symbole de la création, de l'itinéraire artistique. Produire et perdurer ? Questions abordées explicitement dans la correspondance Matisse-Rouveyre dont on peut extraire les quelques lignes écrites par le premier au second en 1945 : « Que la survie par mes œuvres dont tu me donnes l'assurance se réalise, je le souhaite (...), je n'y pense jamais, car ayant jeté ma balle de mon mieux, je ne puis certifier si elle tombera sur la terre ou à la mer ou bien dans les précipices d'où rien ne revient »6.
Anne Baldessari
Notes :
1. Lettre de Henri Matisse à André Rouveyre datée du 16 octobre 1952, in Henri Matisse, Écrits et propos sur l'art, édition établie par Dominique Fourcade, Paris, Hermann, 1972, pp. 297-298.
2. Cf. Pierre Schneider, Matisse, Paris, Flammarion, 1984, p. 633.
3. Ibid.
4. Henri Matisse, texte publié dans Jazz, op. cit.
5. Cette date est portée au crayon au verso du feuillet.
6. Lettre de Henri Matisse à André Rouveyre datée du 30 avril 1945, in Henri Matisse, Écrits et propos sur l'art, édition établie par Dominique Fourcade, Paris, Hermann, 1972, p. 294.
Source :
Extrait du catalogue Œuvres de Matisse, catalogue établi par Isabelle Monod-Fontaine, Anne Baldassari et Claude Laugier, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 1989
Bibliographie
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