
Bruno Decharme : « Collectionner l’art brut relève pour moi d’une sorte de rituel d’ensorcellement. »
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ais qu’est-ce que l’art brut ? « L’art brut, c’est l’art brut et tout le monde comprend ! ». C’est ce que disait Jean Dubuffet quand, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il a donné ce nom aux œuvres qu’il collectait. Tout le monde comprend surtout ce que l’art brut n’est pas : il ne fait pas partie des beaux-arts et ne se produit pas dans les lieux habituels dédiés à la création, écoles ou ateliers ; il échappe aux courants et influences stylistiques. Déconcertant, il ne se laisse enfermer dans aucune catégorie et met en échec toutes nos tentatives de définition. Il se situe « ailleurs »… Farouchement !
Les créateurs en question ne se réclament pas de l’art. Exclus, relégués dans les marges de la société, ils se tiennent dans un tête-à-tête avec leur for intérieur qu’une instance mystérieuse gouverne. Exilés dans une réalité psychique éclaboussée d’étoiles, hors sol, ils redessinent sans cesse la géographie d’un univers dont ils inventent la structure et les formes. Nourris de leur seul vécu, comme investis d’une mission secrète, ils récoltent, accumulent, remplissent, déchiffrent, noircissent, déforment, amplifient, ordonnancent, bâtissent. Prophètes solitaires, ils ne s’adressent pas à nous.
L’accès aux œuvres d’art brut relève souvent d’un sauvetage improbable. Sans les indispensables « passeurs » que furent médecins, infirmiers, amis, amateurs curieux, mais aussi marchands, ces productions issues de la marge auraient tout simplement disparu, sous l’effet de la destruction ou de l’oubli.
L’accès aux œuvres d’art brut relève souvent d’un sauvetage improbable. Sans les indispensables « passeurs » que furent médecins, infirmiers, amis, amateurs curieux, mais aussi marchands, ces productions issues de la marge auraient tout simplement disparu, sous l’effet de la destruction ou de l’oubli.
Collectionneur et cinéaste, Bruno Decharme a commencé sa collection d’art brut, qui comprend aujourd’hui plus de 6000 œuvres, à la fin des années 1970. Il la rend accessible au public en 1999, avec la création de l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), qui a pour vocation de développer la recherche sur l’art brut à partir des œuvres de sa collection en en favorisant l’étude et la publication, en les exposant dans divers lieux en France et à l’étranger, de façon monographique ou thématique, et en produisant des films consacrés à certains de ces artistes.
En 2021, Bruno Decharme a souhaité faire au Musée national d'art moderne une donation exceptionnelle de près d’un millier d’œuvres majeures de sa collection, afin qu’un pôle de recherche puisse être développé au sein de cette institution pour poursuivre les travaux déjà engagés sur l’art brut, en particulier grâce à Barbara Safarova, docteure en lettres et en esthétique, présidente de l’association abcd et directrice de programme au Collège international de philosophie.
En 2021, Bruno Decharme a souhaité faire au Musée national d'art moderne une donation exceptionnelle de près d’un millier d’œuvres majeures de sa collection, afin qu’un pôle de recherche puisse être développé au sein de cette institution pour poursuivre les travaux déjà engagés sur l’art brut.
L’exposition au Grand Palais, conçue à partir de cette donation d’exception présente un panorama de l’art brut riche d’environ trois cents œuvres, qui s’étendent du 17e siècle jusqu’à nos jours – parmi les mille œuvres de la donation Bruno Decharme. Non seulement des chefs-d’œuvre devenus des classiques (Adolf Wölfli, Alïse Corbaz, Martín Ramírez, Henry Darger, Augustin Lesage, Emery Blagdon…), mais aussi des découvertes, avec des raretés (le dernier livre de Charles A. A. Dellschau, une gouache de Georgiana Houghton, ou les broderies d’une anonyme dont on trouve trace dans des publications psychiatriques…) et une sélection importante de pièces contemporaines.
C'est un carnet de voyage, un kaléidoscope de questionnements. Des délires scientifiques aux connexions avec les esprits, des « bri-collages » aux langues inventées, des missions de sauvetage de l’humanité aux épopées célestes, les créateurs d’art brut interrogent l’universel au travers de leurs préoccupations personnelles. Ce champ de l’art croise également d’autres regards, d’autres pays, d’autres cultures, au Japon, à Cuba, aux États-Unis, au Brésil… Des capsules vidéo nourrissent par ailleurs le parcours en présentant certains artistes et leur rencontre avec Bruno Decharme et Barbara Safarova.
Sophie Duplaix — Quelle a été l’impulsion pour commencer cette collection qui a fait en 2021 l’objet d’une donation exceptionnelle au Musée national d’art moderne ? A-t-elle pris le chemin de l’art brut dès l’origine?
Bruno Decharme — Je ne suis pas collectionneur dans l’âme, je n’aime pas accumuler. Je me suis fait en quelque sorte piéger par la passion de l’art brut que j’ai rencontré en 1977, en découvrant la collection de Jean Dubuffet donnée à la Ville de Lausanne. Dans les années 1980, je me rendais éga- lement assez souvent dans le petit musée en région parisienne qui abritait la collection de L’Aracine, aujourd’hui visible au LaM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, ndlr) à Villeneuve d’Ascq. Je suis aussi devenu ami avec les premiers collectionneurs privés d’art brut.
À cette époque, nous nous comptions sur les doigts d’une main. Mon intérêt était alors plus intellectuel que visuel, mais je me suis laissé aller à de premiers achats – les œuvres étaient alors très bon marché – et de fil en aiguille, je suis devenu « accro». Cette addiction avait pour origine une période de ma vie où je suivais des cours de philosophie, dans les années 1970. On remettait alors radicalement en question l’idéologie dominante de la société contemporaine. On s’intéressait aux marges, à l’altérité. Je suivais les enseignements de Louis Althusser, Gilles Deleuze, Jacques Lacan, Michel Foucault, Jacques Derrida et bien d’autres. J’avais aussi appris qu’en Suisse, un jeune professeur du nom de Michel Thévoz, directeur de la Collection de l’Art Brut, communiquait sa passion avec brio. La découverte des œuvres abritées à Lausanne – des œuvres que je percevais comme venues d’un monde totalement inconnu – fut un choc intense, une émotion qui, dès lors, ne cessa de nourrir ma vie.
Tous les questionnements abordés au cours de mes années à l’université prenaient sens avec ces productions d’art brut, avec leur histoire, leur processus de création. Et, le temps passant, je me suis rendu compte qu’en réalité, ce qui faisait naître en moi un immense plaisir était le contact direct avec les œuvres plutôt que leur approche intellectuelle. Sans doute ma rétine est-elle plus développée que mon cerveau ! Collectionner l’art brut a peut-être aussi à voir avec mon métier de réalisateur qui (se) raconte des histoires, élabore des fictions. C’est également une activité très concrète, un peu comme celle de l’architecte. Collectionner relève pour moi de la construction… d’une cathédrale : c’est ma Sagrada Familia.
Collectionner relève pour moi de la construction… d’une cathédrale : c’est ma Sagrada Familia.
Bruno Decharme, collectionneur
Qu’est-ce qui vous fascine dans l’art brut ?
Bruno Decharme — Collectionner l’art brut relève pour moi d’une sorte de rituel d’ensorcellement. Quand on est envoûté, il est très difficile de reprendre ses esprits pour rationaliser, mais puisque vous m’y invitez, je vais tenter de répondre. Le sortilège tient entre autres à l’énigme que semblent contenir ces œuvres. Elles sont étranges, troublantes, à la fois inquiétantes et souvent très belles : elles nous mettent en arrêt. Est-ce parce qu’elles répondent à une sorte d’appel archaïque enfoui en chacun de nous ? En écho aux structures psychiques issues de notre petite enfance, ce temps où les messages venant de l’extérieur – les parents, l’entourage – sont vécus par le tout-petit comme des sons dont il ne comprend pas le sens, une sorte de magma informe qui peut être rassurant ou menaçant ? Ces œuvres, pour beaucoup d’entre elles, recèlent de nombreux niveaux de lecture. Regardons par exemple un dessin d’Adolf Wölfli : les partitions musicales se font aussi rivières ou éléments décoratifs, voire motifs anthropo- morphes. Pour d’autres, il n’est pas rare que le dessin se fasse écriture; une pluie de signes hétéroclites et mystérieux inonde la feuille, comme si les frontières se disloquaient, comme si nos certitudes, les normes, les hiérarchies se dérobaient sous nos pieds. Je suis particulièrement sensible aux artistes qui imaginent des systèmes destinés à sauver le monde, le soigner. L’œuvre de Henry Darger est à ce titre bouleversante : sa façon de témoigner de l’horreur que subissent les êtres arrachés à l’univers merveilleux de l’enfance agit par effet de contraste. Il représente des massacres effroyables, mais dans un écrin idyllique. Sa dénonciation est alors implacable : l’Eden est souillé, violé.
Je suis aussi passionné par les adeptes des calendriers, des grilles, des schémas, comme c’est le cas de Zdeněk Košek, avec ses diagrammes météorologiques. Comme je l’ai exprimé dans un entretien (in Art brut, collection abcd, 2014, ndlr), « Qu’un de ces artistes mette de l’ordre, à condition qu’il soit au service de desseins grandioses, c’est-à-dire qu’il dépasse l’organisation de notre quotidien, et la machine à rêves s’emballe... Peu importe qu’on les comprenne ou pas, c’est l’ordonnance qui fascine, comme dans les œuvres énigmatiques de Melvin Way. Toute formule "esthétiquement posée" est rassurante; est-ce parce qu’elle fait figure de loi et induit donc que la situation est apparemment sous contrôle ?»
Dans vos choix d’œuvres, avez-vous cherché à tenir compte de l’histoire de l’art brut en comblant progressivement les lacunes en vue d’une collection exemplaire dans ce domaine ?
Bruno Decharme — La constitution de ma collection suit plus ou moins deux voies. L’une est intuitive, incontrôlée : une œuvre surgit et « il me la faut » absolument. Il n’y a alors aucune pensée d’ordre rationnel. L’autre voie est celle de la réflexion, avec la tentative d’embrasser une partie du champ de l’histoire de l’art brut, d’en restituer des moments importants. J’ai ainsi fait des efforts particuliers pour acquérir des œuvres qui sont des marqueurs de cette histoire. J’ai par ailleurs beaucoup fouillé, cherché, prospecté pour découvrir des œuvres inconnues. Tout ce que j’avais acquis commença alors à ressembler à un corpus cohérent et j’ai imaginé développer un projet qui dépasse la seule constitution d’une collection.
J’ai beaucoup fouillé, cherché, prospecté pour découvrir des œuvres inconnues.
Bruno Decharme, collectionneur
À partir de la fin des années 1990, la collecte s’est donc enrichie avec la création, sous la direction de Barbara Safarova, de l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), un groupe de recherche autour de l’art brut. Nous avons commencé à organiser des expositions, publier nos travaux, etc. Le rôle de Barbara est essentiel dans mon aventure de collectionneur. Sans elle, je n’aurais sans doute pas mené la collection là où elle est aujourd’hui. C’est une chercheuse, une chineuse d’idées, et moi, un ramasseur d’objets. Posséder ne l’intéresse pas, elle aime poser un regard scientifique sur cet art que je collectionne, et moi, j’aime bâtir, pierre après pierre. Je m’appuie sur son expertise critique et peux ainsi me laisser aller à la rêverie que me procurent les œuvres. Nous nous complétons et notre fusion a permis de créer abcd, le fruit d’une collection et d’une réflexion sur l’art brut.
Concrètement, les acquisitions ont toujours été mon choix. Et même si je dois confesser que je demande rarement un avis lorsqu’une œuvre m’interpelle, je demande souvent celui de Barbara. Mais pas une fois en presque trente ans elle n’a discuté mes achats, réalisés pourtant souvent au détriment du confort de notre famille. Notre collaboration est tout aussi féconde avec la production des films consacrés à ces artistes : Barbara en est en quelque sorte l’autrice, et moi le réalisateur.
Par la suite, à partir de 2015, j’ai réfléchi à l’avenir de ma collection, à la protection de ce corpus d’œuvres majeures représentatif de l’histoire de l’art brut mais constitué aussi à travers mon regard subjectif. Différentes options ont été envisagées. Certaines n’ont pu se réaliser, tel un projet de musée lié au Palais Idéal du Facteur Cheval. J’avais aussi imaginé la création d’un fonds de dotation pour protéger cet ensemble. Enfin, en 2021, s’est présentée l’opportunité de faire exister de façon exceptionnelle l’art brut au sein des collections du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou, avec une donation de mille œuvres environ, une salle dédiée, et la création d’un pôle de recherche et de réflexion.
Vous avez élargi vos choix à des artistes qui ne sont pas répertoriés comme des artistes d’art brut au sens initial du terme, parce qu’ils sont plus jeunes, parce qu’ils appartiennent à des aires géographiques non explorées, ou pour d’autres raisons. Vous sentez-vous toujours à l’aise avec le terme d’« art brut » appliqué à votre collection?
Bruno Decharme — L’histoire de l’art brut est assez complexe, notamment parce que cet art ne fait pas école. Il ne s’agit pas d’un mouvement, il n’y a pas un style unificateur, ni une pensée fédératrice. L’art brut relève pour une grande part du regard de chaque collectionneur. Pour ma part, je me réfère aux balises que Jean Dubuffet a posées dès la constitution de la Compagnie de l’Art Brut. Son regard a toutefois évolué au gré de ses propres recherches. Le premier directeur de la Collection de l’Art Brut à Lausanne puis les directrices successives ont également apporté leur propre regard. Le champ de l’art brut évolue avec son temps. Les productions issues de l’altérité prennent de nouvelles formes et les collectionneurs y appliquent également leur propre filtre. Par conséquent, même si je m’inscris dans la filiation de Dubuffet, mon regard est différent et je n’intègre pas forcément certaines des œuvres qu’il avait choisies. Mais à défaut d’un autre terme, ce que recouvre celui d’« art brut » – que d’ailleurs je n’aime pas trop – me convient. Il autorise une évolution dans le temps et selon les moments de l’histoire. L’art brut se constitue à partir de conditions sociologiques, psychologiques, psychiques, souvent radicalement éloignées de celles de la production de l’art que l’on l’étudie dans les écoles.
L’histoire de l’art brut est assez complexe, notamment parce que cet art ne fait pas école. Il ne s’agit pas d’un mouvement, il n’y a pas un style unificateur, ni une pensée fédératrice. L’art brut relève pour une grande part du regard de chaque collectionneur.
Bruno Decharme, collectionneur
Pour autant, ces œuvres d’un genre particulier font aussi partie de l’histoire de l’art. En les sortant de l’hôpital ou de la marginalité, Jean Dubuffet les a placées malgré lui dans cette histoire, même si son coup de génie s’est aussi accompagné d’une forme de ghettoïsation. Mais avec le temps, les barrières ont petit à petit cédé et cet art brut s’est retrouvé libre, livré à tous les vents, pour le meilleur et pour le pire. Parfois, je me dis que Dubuffet avait finalement raison de vouloir protéger ces œuvres de la banalisation et de leur marchandisation, dont le problème est davantage l’inflation de propositions souvent médiocres – il faut bien alimenter le marché – que la montée de leur prix. À nous donc d’être vigilants. Le respect de cette double attention, à l’inscription dans l’histoire de l’art et à la particularité, a été au cœur de ma démarche lorsque nous avons réfléchi à une donation au Muséen ational d'art moderne. Selon moi, celle-ci devait à la fois posséder son périmètre propre et s’intégrer à l’histoire des collections. Non pas en établissant un dialogue, ce qui serait illusoire quand on sait le lien social distendu, voire inexistant, de ces artistes avec nous – c’est-à- dire « l’autre » –, mais à travers des confrontations, des mises en perspective que nous décidons. Nous tous, artistes ou non, « fous » ou « sains d’esprit », avons les mêmes questionnements plus ou moins consciemment formulés, les mêmes angoisses existentielles, les mêmes interrogations face aux énigmes qui nous assaillent. Chacun y apporte ses propres réponses, les exprime avec son propre langage, ses propres savoirs, miroirs de sa propre histoire. Tout mettre au même niveau, comme s’il y avait une pensée unique, me semble dangereux. Cet art brut se situe dans un ailleurs qui relève autant de l’art que d’une forme de science ou de religion, et, par conséquent, il faut tenter de décrypter ces particularités pour mieux comprendre « l’autre », et ainsi mieux l’accepter, le respecter, voire l’aimer.
Comment avez-vous procédé plus précisément pour le choix des œuvres que vous souhaitiez voir rejoindre les collections du Musée national d'art moderne ? Et qu’attendez-vous du dispositif mis en place autour de votre donation en termes de valorisation et de recherche ?
Bruno Decharme — Le choix a été très simple. J’ai pris en compte tous les artistes de ma collection, ou presque. J’ai sélectionné les meilleures productions de chacun, et je suis arrivé à un millier d’œuvres environ. Il s’agit d’un panorama historique et géographique qui permet aux équipes du musée de faire un travail de fond à partir de ce corpus, ce qui correspond à la dimension de recherche de ma proposition de donation, dont j’attends beaucoup. Si les acteurs du musée sont désormais convaincus de l’importance de cet art, j’aimerais pouvoir de surcroît susciter chez eux des vocations, du moins des intérêts de recherche. Mon espoir est que cette donation agisse comme un aiguillon pour penser l’art autrement, casser les catégories de la pensée : art, science, philosophie, religion, etc.
Il me semble que l’histoire de l’art du 20e siècle procède déjà de ces tentatives de ruptures, et l’art brut témoigne pleinement de cette remise en question. Je vois combien, en plus de quarante ans, l’art brut a gagné en légitimité.
Bruno Decharme, collectionneur
Il me semble que l’histoire de l’art du 20e siècle procède déjà de ces tentatives de ruptures, et l’art brut témoigne pleinement de cette remise en question. Je vois combien, en plus de quarante ans, l’art brut a gagné en légitimité. Quand j’ai commencé à collectionner à la fin des années 1970, il n’y avait pratiquement pas de collections privées. S’il y avait de rares expositions d’art brut, elles étaient plutôt confidentielles, avec un maigre public de quelques passionnés. Aujourd’hui, l’un des plus grands musées au monde accueille ma collection. Une exposition de ma donation se tiendra au Grand Palais en juin 2025, à l’occasion de la réouverture de ses galeries. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une manifestation autour du sujet ne soit proposée. J’espère aussi dans un deuxième temps convaincre d’autres collectionneurs d’imaginer des donations pour enrichir la mienne. Je forme le vœu que le Centre Pompidou, après ses travaux de rénovation, offre une salle encore plus conséquente à l’art brut et toujours plus de visibilité au sujet.
Avez-vous des artistes préférés ou sont-ils tous pareillement vos enfants?
Bruno Decharme — Ils sont tous mes enfants, mais la cohérence de ma collection s’étant imposée petit à petit, j’ai quand même opéré des choix, établi des hiérarchies. Il y a des enfants plus doués que d’autres qu’il faut accompagner vers l’excellence, sans pour autant négliger ceux aux capacités plus modestes. Certes, l’histoire de l’art invite à sélectionner le plus strictement possible, mais le regard subjectif du collectionneur et ses découvertes priment.
Ainsi j’ai mis en avant des artistes ignorés, qui sont pour moi exceptionnels, comme Zdeněk Košek, ou encore Janko Domšič, dont j’ai pu sauver un cor- pus inestimable et inconnu. L’œuvre de Košek me fascine tout particulièrement. Je l’ai connu grâce à Terezie Zemánková, la petite-fille de l’artiste Anna Zemánková. Lorsque j’ai rencontré Košek, il venait de traverser une période très douloureuse de sa vie, émaillée de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Son œuvre a ceci de particulier qu’elle est à double face, si je puis dire. C’est un peintre avec une production de style expressionniste plutôt classique. Mais il a développé aussi une création d’une grande inventivité qui n’a rien de commun avec son travail de peintre. Il s’agit d’une œuvre extraordinaire, qui témoigne de son obsession pour le ciel, une œuvre conçue pendant ses sombres périodes de crises psychotiques. Au sortir de cette histoire douloureuse et pour tenter de s’en détacher, il a voulu tout jeter. J’ai alors pu sauver de la poubelle un grand nombre de ses œuvres, des talismans fabuleux. Košek était persuadé d’avoir pour mission de commander l’univers. Il se sentait traversé par un flux ininterrompu d’informations et habité par la nécessité de tout consigner et transmettre. C’est pourquoi il notait sans hiérarchie sur des supports de toute nature (cahiers d’écolier, cartes géographiques, pages de revues…) les données – lettres, chiffres, sons, signes divers – qu’il percevait comme étant constitutives de phénomènes d’ordre météorologique à maîtriser. À l’occasion du film-portrait que je lui ai consacré, il m’expliquait : « Je n’étais pas seulement maître du temps mais aussi de la politique, j’ai nommé Václav Havel Président de la République. Je me croyais immortel. Ma tête était comme un tourbillon, un éventail quand je faisais tous ces dessins. J’étais le maître du monde, et j’avais l’énorme responsabilité de résoudre tous les problèmes de l’humanité. Si je ne les résolvais pas, qui d’autre le ferait ?»
Un autre artiste dont la production me passionne est Janko Domšič. Ses dessins sont remplis de surhommes habités par des puissances divines. Réalisés au crayon de couleur, au stylo à bille et au feutre, ils sont associés à des figures géométrisées et à des textes mêlant français, croate et alle- mand, qui listent des bribes de sa vie, reprennent des extraits de chansons et ont Dieu pour sujet central. Le lexique de l’artiste fait référence à des idées mystiques, à la franc-maçonnerie, ou encore à l’économie. Des symboles graphiques forts – le pentagramme, le svastika, le dollar, la faucille et le marteau communistes, la croix orthodoxe – et les rayons venus du ciel structurent une œuvre volon- tairement codée, de laquelle se dégage un sentiment de puissance énigmatique. La fascination tient aussi pour moi au fait que tous ces symboles sont présents dans l’iconographie du 20e siècle et raisonnent profondément en chacun de nous. L’histoire de ces acquisitions est un conte de fée. En 2004, j’avais organisé l’exposition « À corps perdu. abcd, une collection d’art brut » au Pavillon des Arts à Paris. J’avais déjà deux petits dessins de Janko Domšič, achetés à Alain Bourbonnais. Une reproduction de l’une des œuvres avait été choisie pour l’affiche, dont un grand tirage figurait à l’entrée de l’exposition. Quelques jours avant sa clôture, une personne déposa un Post-it à l’accueil précisant qu’elle possédait de nombreux dessins du même artiste. Sachant à l’époque que les œuvres de Domšič étaient toutes entre les mains de la famille Bourbonnais, je m’étonnais de cette information. Avec méfiance et sans conviction, j’appelai tout de même cette personne, et rendez-vous fut pris. Dans un appartement modeste du quartier de l’avenue de Clichy, M. Trovato me fit alors entrer dans la salle à manger et sur la table je découvrais, médusé, une cinquantaine de dessins plus beaux les uns que les autres, dont cinq grands formats, des chefs-d’œuvre absolus. Ce monsieur était peintre en bâtiment et vivait dans le même immeuble que celui de Janko Domšič, alors décédé depuis 1983. La solidarité était forte à l’époque et l’avenue de Clichy était dans une zone encore en marge. Les habitants de l’immeuble avaient donné à Domšič l’autorisation d’habiter au dernier étage, sous les combles, au bout d’un couloir qui distribuait des chambres de bonne. Il s’était fait une sorte de cabane à l’aide de ses dessins sur carton. Tous les jours, Domšič travaillait dans un café, et c’est là que Bourbonnais avait fait sa connaissance et acquis un certain nombre de ses dessins, mais Domšič en avait gardé parmi les plus beaux.
À son décès, la gardienne avait fait le ménage du réduit qu’il occupait et déposé les dessins dans la rue contre les poubelles. En sortant le matin de chez lui pour se rendre au travail, M. Trovato, qui avait l’œil, sauva ces merveilles de la destruction. Mais comme son épouse les trouvait affreux, il avait dû les entreposer sous le lit, jusqu’à notre rencontre ! Je me retrouvais alors dans l’inconfortable situation du collectionneur face à la chance de sa vie avec un monsieur qui ne comptait pas lâcher son sauvetage. La détestation de son épouse pour ce travail et la somme que je proposais finirent par le convaincre. Je sélectionnais une trentaine des plus beaux dessins. Le Centre Pompidou en a reçu un bel ensemble par ma donation, dont un somptueux grand format. […]* ◼
*extrait d'un entretien paru dans les Cahiers du Mnam, n°166
pour commander https://boutique.centrepompidou.fr/fr/product/34207-les-cahiers-du-musee-national-art-moderne-166.html
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